Cet article écrit par M. Christian Paturel a été publié sur le site Cap Liberté de Conscience le 20 janvier 2015 après l’attentat de Charly Hebdo. Nous avons jugé opportun de le publier à  nouveau en raison de l’actualité. Cet article n’a pas pris une ride.

Ce qui était au départ une réaction spontanée, légitime et populaire, face à une série d’assassinats barbares et qui cimentait l’opinion publique autour de valeurs universelles : le droit à la vie et la liberté d’expression…, risque de devenir une source de divisions, de conflits et la négation d’autres valeurs, tout aussi universelles, que sont le respect de l’autre, le droit à la différence et la tolérance…

La mobilisation générale qui avait débuté dès le 7 janvier 2015, rassemblait des personnes aux motivations diverses :

  • lecteurs inconditionnels de Charlie Hebdo (une extrême minorité compte tenu du tirage de cet hebdomadaire) ;
  • et la grande masse des autres personnes dont la plupart n’avaient ni acheté, ni lu cet

hebdomadaire, voire n’appréciaient pas ce genre de littérature.

Tous étaient rassemblés pour exprimer :

* leur indignation face à l’horreur,

* leur volonté de résister au terrorisme,

* leur désir de défendre leurs libertés et un modèle de civilisation.

Malgré la multiplication des caricatures de Mahomet par ce journal, mêmes des musulmans étaient présents lors des grandes manifestations du 11 janvier 2015. Non qu’ils soient d’accord avec la ligne rédactrice adoptée par Charlie Hebdo, mais, de façon civique, pour affirmer leur appartenance à la communauté française et dénoncer les assassinats perpétrés.

Un risque de fracture

Malheureusement, aujourd’hui le slogan « Je suis Charlie » ajoute une nouvelle, et tout aussi inutile, fracture au sein de la population française. Il suscite des troubles dans l’ensemble du monde arabe et africain.

La liberté d’expression n’autorise pas tous les excès. A partir du moment où l’exercice de cette liberté heurte les valeurs des autres, il convient à chacun de l’auto limiter. A défaut, cette liberté s’assimile à de l’agression, à de la destruction et au mépris de l’autre, de ses croyances, et de ses valeurs. Les minorités religieuses, philosophiques et spirituelles ont suffisamment souffert, au cours des quatre dernières décennies, d’une telle liberté conçue et appliquée à sens unique.

Un proverbe du monde dit que « la liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres ».

Problème : chacun va déterminer seul où il droit s’arrêter. Compte tenu de la tendance générale à l’égocentrisme, cette limite risque d’être une simple vue de l’esprit, un garde-fou virtuel.

La Bible, énonce un principe directeur diamétralement différent au niveau des relations sociales, à savoir : « La conscience dis-je, non la tienne, mais celle de l’autre » (première lettre aux Corinthiens, chapitre 10 verset 29).

Dans cette conception, il faut tenir compte de la conscience de l’autre, de ce qu’il ressent et souhaite, et non de son plaisir personnel ou de ce que l’on entend être nos droits (conçus souvent de façon absolue et égoïste).

La directive biblique est donc beaucoup plus exigeante que celle exprimée par le proverbe du monde. Il est vrai que si le thème principal de la Bible est le Royaume (ou Gouvernement) de Dieu, ce message a pour toile de fond l’amour qui, telle une mélodie, revient continuellement. L’amour du prochain implique que l’on tienne compte de l’autre, de ses croyances, de sa conscience, de sa sensibilité et de ce qu’il estime sacré.

La liberté religieuse est composée de plusieurs volets. Elle inclut :

  • la liberté de conscience (croyances relatives au sacré),
  • la liberté d’opinion (évocation de sa croyance en),
  • la liberté d’expression : qui s’exprime par un culte public, par l’évangélisation (faire partager ce sacré à autrui).

Le sacré constitue la pierre angulaire du religieux.

Il est aussi la pierre angulaire d’autres idéologies.

Ainsi, en 1979, la version reggae de la Marseillaise de Serge Gainsbourg a été considérée comme « une profanation », « une provocation », un outrage au sein de certains milieux nationalistes, militaires… qui ont émis de vives protestations. Gainsbourg avait piétiné leur « espace sacré ».

Toutes les religions possèdent un « espace sacré » qu’il convient de respecter, ne serait-ce que pour la paix sociale, l’unité nationale.

En 1966, John Lennon a fait scandale en déclarant : « Aujourd’hui nous sommes plus populaires que Jésus ». Opinion qui engendra des polémiques aux Etats-Unis (surtout dans les Etats conservateurs du Sud), au Mexique, en Afrique du Sud… Les chansons des Beatles furent interdites dans certains pays. L’« espace sacré » de ces chrétiens avait été méprisé.

En 1988, « La Dernière Tentation du Christ » de Martin Scorsese entraîna de violentes manifestations de catholiques intégristes. On déplora un attentat à la bombe lors de la projection du film au cinéma « Espace Saint Michel » à Paris. L’Espace Saint Michel violait l’« espace sacré » de ces catholiques.

En 2004, le film « La Passion du Christ » fût l’objet de brûlantes polémiques et de vives critiques. Les juifs protestèrent. Selon eux, Mel Gibson semblait leur imputer la responsabilité de la mort du Christ. Il eut du mal à trouver un distributeur aux USA. Il fût accusé d’antisémitisme. Ces juifs ont considéré que leur « espace sacré » n’avait pas été respecté.

Aujourd’hui, le dernier numéro de Charlie Hebdo (le numéro 1178) imprime une caricature de Mahomet en première page. Sa sortie soulève de violentes réactions dans tout le monde musulman : Pakistan, Mauritanie, Niger, Sénégal, Algérie, Niger… De nombreuses victimes sont malheureusement à déplorer.

La plupart des écoles musulmanes considèrent qu’on ne peut représenter ni Mahomet, ni les autres prophètes, tels Jésus, Moïse… Ont-ils tort, ont-ils raison, peu importe, ce sont leurs croyances, leur « espace sacré » et ce dernier n’a pas été respecté.

Le dialogue va devenir difficile.

En faisant primer le juridique, la Constitution et une conception de la liberté qui serait un droit absolu, Charlie Hebdo peut multiplier à loisir les caricatures : sur Mahomet, sur le pape (il ne s’en est pas privé), sur les chefs d’Etat… de la façon la plus insolente, la plus outrancière et la plus choquante. Il jouit d’une totale liberté d’expression.

En faisant primer les principes judéo-chrétiens d’amour, ou républicain de fraternité, en appliquant le principe biblique énoncé en introduction, la solution s’impose. Elle est simple. Elle contribue au respect des autres, fondement de la paix sociale, de l’unité et de l’entente :

« La conscience dis-je, non la tienne, mais celle de l’autre ».

Sur ce plan, certaines minorités religieuses et philosophiques pourraient servir de modèles pour la société. Leur enseignement repose sur de saines valeurs : l’amour, la paix, l’harmonie entre les peuples et les communautés, le respect de l’autre, et un langage édifiant…

Une nouvelle fois, l’excès de juridisme n’est pas un facteur de paix sociale. Une conception absolue des libertés, dont la liberté d’expression, interdit les concessions qui sont pourtant indispensables pour vivre en communauté. Il faut essayer de voir les choses du point de vue de notre concitoyen, de notre collègue de travail, de notre ami, de notre voisin, etc. En appliquant cette règle, de nombreux conflits pourraient être évités sans pour autant avoir l’impression de perdre sa personnalité, sa liberté ou de se soumettre.

Les vieux couples qui fêtent leurs noces d’Or en savent quelque chose…

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