Le 15 février 2026, France TV a diffusé un documentaire ouvertement hostile à Scientologie intitulé « ….. ». Il a été suivi d’un débat auquel France TV n’a invité que des acteurs anti-scientologues, y compris un de leurs avocats. Lors d’un contact purement formel avec un représentant de l’Eglise de Scientologie en France, la production a refusé d’inviter au débat un de leurs représentants ou leur avocat. Elle aurait pu inviter un expert français en matière de sociologie des religions ayant enquêté sur le dit mouvement et publié des articles ou des ouvrages académiques dans des maisons d’édition renommées en la matière. France TV a choisi de ne pas le faire.

Il est de règle dans tous les débats télévisés en France d’inviter des experts aux opinons différentes, voire conflictuelles, que ce soit à propos de Trump, Poutine ou d’un sujet controversé. C’est ce qui fait l’honneur de la France et de sa presse. 

France TV a failli en cette matière. Le débat était uniquement et délibérément à charge. Il était donc trompeur pour les millions de spectateurs.

Tout récemment, Human Rights Without Frontiers (HRWF), une organisation de droits humains défendant entre autres la liberté de la presse et la liberté de religion ou de croyance a jeté un regard sur ce documentaire. Elle n’a pas critiqué l’émission elle-même mais elle a analysé l’une des sources de ce film et mis à jour des faits troublants. Voici ce qu’elle en disait.

FRANCE TV, méfiez-vous des militants sans aucune expertise professionnelle qui se prétendent experts

Le cas de Tony Ortega et Backpage.com, plaque tournante de la prostitution et des services d’escorte

Par Willy Fautré, directeur de Human Rights Without Frontiers

HRWF (11.03.2026) – Vers la mi-février, FRANCE TV a diffusé un documentaire suivi d’un débat sur une religion minoritaire officiellement implantée sur plusieurs continents et éligible à la protection de l’article 18 de la Déclaration universelle (liberté de religion ou de croyance). Le choix d’un documentaire approprié et d’interlocuteurs ayant des points de vue et des expertises diversifiés est essentiel pour une discussion équitable. Ce n’était pas le cas ici, car le documentaire et les personnes invitées à le commenter après la projection partageaient tous la même orientation.

Cet article n’est toutefois pas une analyse dudit programme télévisé. Il fait partie d’une série d’articles qui vérifient les sources de divers médias traitant de questions controversées. Dans ce cas précis, l’un des prétendus experts aux Etats-Unis – parmi d’autres – présentés dans le documentaire était pour le moins discutable.

Pourquoi FRANCE TV diffuserait-elle un documentaire qui utilise les témoignages de témoins douteux ? Plongeons-nous dans les profondeurs de l’une de ses sources à la recherche de sa crédibilité. Les rebondissements de nos trouvailles vont vous surprendre.

Tony Ortega a été le rédacteur en chef de Village Voice de 2007 à 2012, à une époque où son entreprise partenaire Backpage.com, une plateforme impliquée dans la prostitution et les services d’escorte, était déjà étroitement liée à son média. Leurs dirigeants ont ensuite été condamnés pour de nombreux chefs d’accusation, notamment la traite d’enfants et le blanchiment d’argent, comme le montre un rapport de 50 pages rédigé par la sous-commission permanente d’enquête du Sénat américain. Il ne pouvait ignorer cela, car il était employé au cœur même du système.

Le combat personnel de Kamala Harris en tant que procureure contre Backpage

Le 15 septembre 2024, Politico a publié un article intitulé « Kamala Harris a contribué à la fermeture de Backpage.com. Les travailleurs du sexe en subissent encore les conséquences » par Josh Gerstein.

Il écrit qu’en 2010, le site d’annonces numériques Craigslist a cessé de diffuser des « annonces destinées aux adultes » en raison de la pression intense exercée par les forces de l’ordre et des militants contre le trafic sexuel, et que Backpage a comblé ce vide. Backpage.com a rapidement gagné en popularité et en revenus, mais a également commencé à faire l’objet de poursuites judiciaires et d’enquêtes pour avoir facilité la prostitution.

Le 8 mai 2020, Politico avait déjà publié un article très instructif sur la question, intitulé « L’affaire Backpage, liée au trafic sexuel, teste les limites du premier amendement », rédigé par Paul Demko. Dans son article d’investigation, il écrivait :

«Backpage.com est rapidement devenu le principal éditeur d’annonces d’escortes. En 2011, ses bénéfices ont dépassé les 50 millions de dollars, selon l’acte d’accusation fédéral. À peine trois ans plus tard, ils avaient dépassé les 130 millions de dollars. (…) La même année, presque tous les procureurs généraux des États ont envoyé une lettre à Village Voice Media, le nouveau nom de la société, pour lui demander de fermer la section réservée aux adultes de son site de petites annonces. Une large coalition de groupes religieux se joignit au tollé général grandissant. »

À cette époque, la société d’Ortega, Village Voice, travaillait en étroite collaboration avec Backpage, dont la réputation sulfureuse faisait les gros titres. La porosité entre les deux sociétés était évidente et il serait intéressant de connaître les revenus personnels d’Ortega à cette époque en tant que rédacteur en chef de Village Voice. Cela pourrait expliquer la vigueur avec laquelle il a pris la défense des dirigeants de Backpage lors de leur procès.

L’histoire du trio : Backpage, Village Voice et Tony Ortega

Village Voice a fondé Backpage.com en 2004. Dès sa création, Backpage.com a « alimenté » son contenu avec des petites annonces imprimées provenant des publications de Village Voice.

Le journal hebdomadaire Village Voice a été racheté en 2006 et rebaptisé Village Voice Media Holdings. Son portefeuille comprenait plus d’une douzaine d’hebdomadaires d’information, dont L.A. Weekly, The Village Voice, Denver Westward et Miami New Times. La société a connu une croissance régulière entre 2006 et 2008. Ortega fut embauché au cours de cette période prospère.

Entre 2007 et 2012, le nom d’Ortega doit être tenu à l’esprit chaque fois que l’on parle du Village Voice, car il en était le Rédacteur en chef.

Selon l’édition du 17 mars 2012 du New York Times, les procureurs généraux de 48 États ont écrit une lettre commune à Village Voice Media, le suppliant de se retirer du commerce du sexe. Une pétition en ligne sur Change.org a recueilli 94 000 signatures pour demander à Village Voice Media de cesser de publier des annonces de prostitution.

En septembre 2012, sous la pression publique concernant les liens présumés avec le trafic sexuel, un groupe de cadres supérieurs de Village Voice Media a décidé de racheter à ses propriétaires actuels les publications imprimées et les propriétés numériques, à l’exception notable de Backpage.com. D’autres propriétaires, notamment Larkin et Lacey, ont conservé la propriété de Backpage. Pendant ce temps, le FBI poursuivait son enquête sur l’implication présumée de Backpage.com dans le trafic de mineurs.

De septembre 2010 à 2018, date à laquelle les États-Unis ont saisi Backpage.com, ce site était le premier forum Internet dédié aux annonces de prostitution.

En avril 2018, les autorités fédérales américaines ont saisi et fermé Backpage.com dans le cadre d’une action pénale contre le site web pour avoir facilité la prostitution et le trafic sexuel par l’intermédiaire de ses petites annonces. Le nom de domaine a été saisi et le site web a cessé de fonctionner sous sa forme initiale.

Selon un communiqué de presse du ministère américain de la Justice intitulé « Les dirigeants de Backpage condamnés pour un trafic de prostitution de 500 millions de dollars » et daté du 13 novembre 2023, trois anciens propriétaires de Backpage.com ont plaidé coupables. Un jury fédéral à Phoenix les a reconnus coupables de multiples chefs d’accusation pour avoir facilité des activités de prostitution ainsi que de multiples chefs d’accusation pour blanchiment d’argent, y compris des infractions de complot.

Selon un rapport de la sous-commission permanente d’enquête du Sénat américain, « Backpage est le deuxième plus grand site web de petites annonces au monde. Backpage est impliqué dans 73 % de tous les signalements de trafic d’enfants que le Centre national pour les enfants disparus et exploités (NCMEC) reçoit du grand public (à l’exclusion des signalements effectués par Backpage lui-même). L’Association nationale des procureurs généraux a décrit Backpage à juste titre comme une « plaque tournante » du « trafic d’êtres humains, en particulier des mineurs » (Backpage.com’s Knowing Facilitation of Online Sex Trafficking).

Les peines d’emprisonnement prononcées à l’encontre de quatre dirigeants de Backpage.com ne pourront être exécutées qu’aux alentours de 2023/2025, mais elles sont très sévères (*).

Tony Ortega soutient Backpage.com contre CNN, le New York Times et d’autres

Un article du Village Voice du 6 juillet 2011 intitulé « Amber Lyon de CNN a pris Craigslist en embuscade, mais elle refuse de parler au Village Voice » — largement référencé et cité par les médias américains par la suite — montre la défense par Ortega du site Backpage.com en tant que plateforme relevant du Premier amendement. Il qualifie les critiques d’exagérées, contre-attaque les accusations de CNN avec des arguments spécieux, se plaint des publications du New York Times et qualifie la campagne anti-Backpage de « panique face à une épidémie inexistante d’esclavage sexuel ».

Nous pouvons également lire dans cette source que Backpage était une entreprise prospère puisqu’elle comptait alors 123 employés chargés de traiter toutes les catégories d’annonces.

En 2011, un article publié dans Pasadena Now par André Coleman, le directeur général, a abordé les commentaires d’Ortega défendant Backpage.com, réfutant son argument selon lequel le contenu du site controversé était protégé par le sacro-saint Premier amendement.

Et Coleman de conclure : « Les médias doivent être conscients que donner une tribune à Tony Ortega détruit instantanément leur crédibilité, car personne n’utilise un apologiste du trafic sexuel d’enfants comme « source » dans ses articles. »

Le 21 mars 2012, Nicholas Kristof a publié un article dans The New York Times intitulé « Réponse au Village Voice sur le trafic sexuel », dans lequel il citait Ortega déclarant : « Nous sommes des extrémistes du Premier Amendement dans ce domaine. Nous l’avons toujours été », après avoir déclaré que les gens devraient pouvoir s’exprimer librement, même si cela peut parfois mettre d’autres personnes mal à l’aise.

Conclusions

En tant que journaliste américain, Ortega ne pouvait ignorer, pendant son mandat au Village Voice, que son média entretenait des liens financiers dangereux avec une organisation criminelle, Backpage.com. Au lieu de démissionner immédiatement et de les dénoncer, il a choisi de minimiser continuellement les allégations de trafic sexuel associées à Backpage.com et de se retrancher derrière le Premier Amendement.

Ortega est également connu pour être un fervent militant anti-Scientologie. Il a été présenté comme un expert dans l’émission de France-TV à la mi-février.

Quelques autres documents de recherche de HRWF au Royaume-Uni, en Belgique et en Moldavie en 2025 :

ROYAUME-UNI : Religion – Méfiez-vous des influenceurs autoproclamés sans aucune expertise

ROYAUME-UNI : Religion – Méfiez-vous des témoignages d’anciens membres : le cas de J.A.

BELGIQUE/ROYAUME-UNI : Le rôle des médias dans la stigmatisation des minorités religieuses/de croyance

UE/MOLDAVIE : Méfiez-vous de l’archevêque Markell Michaescu de l’Église orthodoxe moldave

UE/MOLDAVIE : Méfiez-vous des lobbyistes de Poutine qui abusent de la religion à Bruxelles

(*) Carl Ferrer : 3 ans de probation et condamné à payer 40 000 dollars de dommages et intérêts après avoir plaidé coupable de complot pour avoir facilité la prostitution en vendant des annonces sexuelles ; le juge a souligné sa coopération et son témoignage lors du procès de 2023. (Septembre 2025 en Arizona)

Michael Lacey (cofondateur/fondateur) : 5 ans de prison fédérale et condamné à payer une amende de 3 millions de dollars pour une condamnation internationale pour dissimulation de blanchiment d’argent liée à l’opération Backpage.

John « Jed » Brunst (ancien directeur financier) : 10 ans de prison fédérale suivis d’une libération surveillée pour conspiration et blanchiment d’argent.

Scott Spear (ancien vice-président exécutif) : 10 ans de prison fédérale suivis d’une libération surveillée pour conspiration et blanchiment d’argent.

Ces peines découlent des condamnations prononcées lors du procès de 2023 à Phoenix ou à la suite de celui-ci.

 

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