Les médias ne sont pas des tribunaux et les journalistes ne sont pas des juges

Par Willy Fautré, directeur de Human Rights Without Frontiers

CAP LC/ HRWF* (29.01.2026) – En août 2024, alors que Mihai Stoian et son épouse Adina étaient en vacances en Turquie, ils décident de se rendre en Géorgie. La frontière à peine franchie, à Sarpi, le 22 août, ils sont arrêtés puis placés en détention provisoire par les autorités géorgiennes sur la base d’un mandat d’arrêt international délivré par Interpol à la demande de la France en juillet 2024 dans le cadre d’une procédure pénale en cours contre Gregorian Bivolaru, maître spirituel d’un mouvement international de yoga, et certains de ses proches collaborateurs.

Les accusations portées contre ces premières personnes placées en garde à vue, puis en détention provisoire en 2023, sont les suivantes : abus de faiblesse en bande organisée, abus de soumission psychologique ou physique, traite d’êtres humains, complicité d’enlèvement et de séquestration, et complicité de viol.

Les Stoian ont été extradés de Géorgie vers la France en mai 2025.

Selon certaines informations divulguées aux médias, le couple Stoian est officiellement poursuivi par le tribunal correctionnel de Paris en tant que complice des faits susmentionnés qu’ils auraient commis entre 2007 et 2023 sur le territoire français.

Présomption de culpabilité c. présomption d’innocence

Les journalistes respectueux des règles déontologiques des grandes chaînes de télévision françaises rappellent généralement qu’un accusé doit être considéré comme innocent tant qu’une décision judiciaire définitive n’a pas statué autrement. Ils consultent un large éventail de sources diverses avant de commenter les procédures judiciaires et donnent la parole à toutes les parties de manière équitable.

Les médias et les journalistes qui privilégient le « scoop » ou les découvertes prétendument « sensationnelles » mais douteuses privilégient souvent la présomption de culpabilité. Le journal français de centre-gauche « Libération », qui ne peut être classé dans la catégorie des tabloïds, fournit un bon exemple de la négligence professionnelle de son journaliste dans l’affaire Stoian.

L’utilisation de titres accrocheurs mais infondés

Il est bien connu que les consommateurs d’informations se contentent généralement de lire le titre, le sous-titre et le paragraphe d’introduction. Il est donc facile d’influencer rapidement l’opinion publique sur un certain nombre de questions, que l’opinion du journaliste soit vraie ou biaisée.

En décembre 2024, « Libération » a intitulé un article « Mihai Stoian, le lieutenant au cœur du trafic des femmes », comme s’il s’agissait d’un fait avéré, alors qu’aucun tribunal français ne l’avait condamné pour une telle activité criminelle et qu’il n’avait jamais été poursuivi dans aucun autre pays.

Le journaliste (S.F.) de « Libération » a construit un récit discutable sur la base de ce titre accrocheur mais sans fondement, en s’appuyant prétendument sur une enquête personnelle à grande échelle et après avoir recueilli plusieurs « témoignages sans précédent ». Les faits sont toutefois différents, et sa méthodologie ainsi que son récit sont très discutables. Les déclarations sensationnelles qui auraient été faites sous couvert d’anonymat par d’anciennes pratiquantes de yoga, prétendument pour leur propre sécurité, ont déjà été diffusées par d’autres médias à l’étranger et dans des articles publiés par des experts étrangers en matière juridique et en études religieuses. Les noms des quelques femmes à l’origine des accusations ont été rendus publics bien avant la publication de l’article de « Libération » et elles n’ont été menacées par aucune des personnes qu’elles ont accusées.

À ce jour, la validité de leurs déclarations n’a toutefois été confirmée par aucun tribunal.

Les médias n’étant pas des tribunaux, ils devraient s’abstenir de publier des accusations unilatérales et donner la parole à plusieurs parties concernées par l’affaire sur un pied d’égalité. Ce n’était pas le cas dans l’article de « Libération ».

Écrivant à propos de Gregorian Bivolaru et Mihai Stoian, le journaliste a évoqué la présomption d’innocence en six mots : « Les deux dirigeants restent présumés innocents », tandis que le reste de l’article de plus de 2 000 mots instillait la présomption de culpabilité dans l’esprit des lecteurs. Il ne contenait que les déclarations des plaignantes et, comme on pouvait s’y attendre, le journaliste n’a fait qu’accumuler une longue liste de plaintes subjectivement négatives, empreintes de préjugés et de mensonges.

À aucun moment le journaliste n’a cherché à identifier et à dégager les faits réels, préférant se ranger entièrement du côté des accusateurs et opter pour une terminologie intentionnellement stigmatisante et à connotation négative, dans presque chaque ligne de l’article.

Les journalistes ne sont pas des justiciers rendant la justice en dehors du droit.

Aucune enquête provenant d’autres sources

Tout journaliste d’investigation a le devoir de recouper les informations ou les déclarations provenant d’autres sources externes.

Dans le cas présent, le journaliste de « Libération » n’a pas respecté cette règle fondamentale. Seuls des témoignages incriminants ont été recueillis. La validité des récits accusateurs n’a pas été vérifiée en interrogeant d’autres pratiquants de yoga qui ne semblaient pas avoir de raisons de se plaindre. Aucune autre source externe n’a été consultée, comme des experts en liberté de religion ou de croyance qui ont déjà enquêté sur les questions soulevées par les médias.

Le journaliste affirme qu’Atman et Misa opèrent dans une trentaine de pays et comptent entre 30 000 et 40 000 adeptes, mais il n’a pas cherché à vérifier dans combien de ces pays leurs écoles de yoga ont été condamnées au cours des dix dernières années.

Mihai et Adina Stoian sont poursuivis pour la première fois, et ce par la seule France, et non par un autre pays où ils ont enseigné le yoga ou formé des professeurs de yoga, ou non. Aucun d’eux n’a d’antécédents en matière de traite d’êtres humains ou de complicité d’abus sexuels.

Aucune communauté humaine n’est parfaite, comme l’ont montré à maintes reprises de nombreux cas d’abus sexuels sur des enfants par des prêtres catholiques ou des enseignants, mais ce n’est pas le cas des Stoian.

En ce qui concerne lesdites écoles de yoga, leurs dirigeants et leurs enseignants, le journaliste de « Libération » n’a pas cherché à recueillir l’indice de satisfaction des nombreux pratiquants anonymes ni à recouper les témoignages des accusateurs avec ceux d’autres témoins.

Erreurs factuelles grossières et fausses informations

Erreur : Mihai Stoian aurait, selon « Libération », été en possession d’un demi-million d’euros lors de son arrestation en Géorgie. Cela est faux. Cette information a été rapportée par certains médias français à propos de Gregorian Bivolaru lors de son arrestation dans la région parisienne. Il n’existe toutefois aucune confirmation officielle qu’il disposait d’une telle somme.

Fausse nouvelle : les 58 femmes placées en garde à vue pendant 2 à 3 jours et nuits n’ont pas du tout été « sauvées d’une forme d’emprisonnement, de prostitution ou d’abus sexuel, contrairement à ce qu’ont déclaré plusieurs médias ». Aucune des 58 femmes n’a porté plainte contre un organisateur de la retraite de yoga en France.

J’ai interviewé une vingtaine d’entre elles et publié certains de leurs témoignages dans The European Times à Bruxelles. Elles ont déclaré être venues en France de leur propre chef, parfois pour la deuxième ou troisième fois, et parfois avec leur mari ou leur partenaire.

Elles se sont plaintes d’avoir été maltraitées par la police française pendant leur garde à vue et de ne pas avoir vu leurs droits respectés, notamment en ce qui concerne l’accès à des interprètes compétents et professionnels. De retour en Roumanie, elles seraient occupées à engager un avocat dans leur pays pour porter plainte contre les forces de l’ordre françaises.

Dans une situation similaire en Roumanie, 26 pratiquants de yoga dans les écoles MISA avaient obtenu gain de cause contre les forces de l’ordre devant la Cour européenne de Strasbourg en avril 2016, et la Roumanie avait dû verser 291 000 euros aux plaignants.

Le journal français « Libération » mérite mieux que le médiocre article de son journaliste sur Mihai Stoian.

(*) L’article original a été publié en anglais par HRWF (Human Rights Without Frontiers)

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